Qu'est-ce qui rend Auguste Comte si étrange et si "chinois"

What Makes Auguste Comte so Strange and so "Chinese"?

En lisant Orality and Literacy de Walter J. Ong j'ai cru trouver la clé d'une énigme qui me hantait depuis longtemps : Pourquoi Comte a-t-il été si peu lu ? Pourquoi tant de personnes ont-elles la plus grande difficulté à le lire (et quand elles le lisent, à le comprendre) ?


Comte et l'oralité

J'ai été frappé de constater à quel point la reconstitution que fait Ong du mode de discours de l'oralité primaire correspond trait pour trait au style si particulier d'Auguste Comte : importance des formules (les maximes !), attrait pour les regroupements numériques (les trois états, les sept sciences, les trois cerveaux...), prédilection pour les circonlocutions rituelles plutôt que pour les désignations directes... Si l'on rapproche cela de la tendance bien connue de Comte à composer ses traités mentalement avant de les écrire d'un jet, de sa répugnance à se corriger et même à se relire, on arrive à la conclusion que Comte est un homme de l'oralité égaré dans la graphosphère, un homme maîtrisant l'écriture mais incapable de penser par écrit. J'en ai été conduit à formuler l'hypothèse suivante : Certains hommes ne seraient-ils pas, congénitalement, incapables d'intérioriser l'écrit et condamnés sans appel à "parler dans leur tête", sans jamais y pouvoir rien écrire. Dans une civilisation dominée par l'écrit, un tel individu sera normalement empêché, de par la médiocrité de ses performances intellectuelles par rapport aux critères ambiants, d'accéder au monde des penseurs : les organes chargés de la sélection des acteurs intellectuels se seront chargés de son élimination... A moins qu'il ne soit doué de facultés tout à fait exceptionnelles qui lui permettent de "compenser". On obtiendra alors un Auguste Comte. C'est-à-dire un être décalé. Un philosophe dont on finit - quand, surmontant ses répugnances, on lui prête une attention suffisante - par reconnaître qu'il est quelqu'un de supérieur ; mais qu'on n'arrive jamais véritablement à suivre. D'où, à côté de la foule immense des indifférents et des rieurs, une minorité infime de disciples qui se répartissent en deux catégories : ceux qui trahissent le maître effrontément, mais sans s'en rendre vraiment compte (tant ils ont de peine à communiquer avec lui), et ceux qui le répètent comme des perroquets.

Chine et oralité

Ong m'a permis par la même occasion de comprendre un peu mieux l'étrange rapport de similitude que Comte entretient avec la Chine. Car le discours chinois paraît bien lui aussi correspondre trait pour trait au discours de l'oralité primaire selon Ong. Les formules y jouent un rôle considérable : On y recense environ vingt mille chengyu , ou expressions consacrées, et l'on peut dire que ces formules rythmiques (elles sont en quasi-totalité quadrisyllabiques) constituent un véritable condensé, connu des plus ignorants comme des plus lettrés, de la culture chinoise, et en particulier de la philosophie pratique qui en est l'ossature. Les regroupements numériques (hecheng ou dénominations collectives) sont si nombreux qu'il s'en compile des dictionnaires encyclopédiques. Quant aux épithètes consacrés(relatifs en particulier aux hommes célèbres), il en existe aussi des myriades que recensent également de gros dictionnaires.

Il semble donc que - pour des raisons qui me restent encore obscures - leur système particulier d'écriture ait permis aux chinois de conserver l'essentiel des structures mentales caractéristiques de l'oralité primaire. Si l'on admet l'idée que l'oralité primaire serait intimement liée à l'animisme (Comte dirait le fétichisme) pré-théologique, on comprend mieux alors pourquoi la Chine a pu rester une "civilisation sans théologie", passant directement de l'animisme à une civilisation "prépositiviste", à mesure que se développait le scepticisme à l'égard des esprits. Et la "chinoiserie" d'Auguste Comte s'éclaire d'un jour nouveau !.


Notes

Les circonlocutions rituelles chez Comte

Un exemple parmi tant d'autres :

En dirigeant dignement la répression occidentale d'une perturbation militaire [= la guerre de Crimée], le chef actuel [= Napoléon III] fait mieux ressortir la contradiction résultée de la consécration française d'une aberration analogue [= les conquêtes napoléoniennes]. Ce noble gage d'une politique irrévocablement pacifique doit donc être complété par la libre exécution de l'arrêt solennel de l'Europe envers une tombe caractéristique [= la tombe de Napoléon Ier à Sainte-Hélène], dont la violation émana d'une double faiblesse [= celle de Louis-Philippe et celle de l'Angleterre]. Un tel monument convient davantage au dictateur militaire [Napoléon Ier] qu'une sépulture de parvenu dans la foule des rois français. [...] Une telle manifestation exige que la métropole humaine [= Paris] se purifie d'un monument oppressif [= la colonne Vendôme], incompatible avec un voisinage qui rappelle l'avènement d'une paix inaltérable [= la rue de la Paix]. Cette parodie du trophée romain doit être remplacée par la digne effigie de l'incomparable fondateur de la république occidentale [= Charlemagne].

Système de Politique positive, IV, 397


Les expressions consacrées (chengyu) en chinois

Il existe en chinois une quantité infinie de dictionnaires et autres recueils relatifs aux chengyu. Certains de ces ouvrages insistent sur le sens des chengyu, d'autres sur leur origine, d'autres enfin sur les gushi, ou histoires (récits historiques ou fables) qui leur sont rattachées et que connaissent tous les chinois. Ainsi le Zhongguo chengyu da cidian (" Grand dictionnaire des chengyu chinois ", Editions lexicographiques de Shanghai, 1987) recense et explique 18 000 chengyu. Le Chengyu diangu yuanliu gushi shangxi cidian ("Dictionnaire appréciatif, analytique et anecdotique de l'origine et de l'évolution des chengyu et des diangu", Pékin, Editions des Sciences de l'éducation, 1990), fournit pour plus de deux mille chengyu et diangu (expressions plus littéraires ou " allusions ") le texte classique auquel ils se rapportent, ainsi que des exemples d'utilisation littéraire ultérieure. Et le Chengyu diangu (" Allusions des chengyu ", Shenyang, éditions éducatives du Liaoning, 4e éd. rev. et augm., 1990), narre 2 109 histoires, rattachées à 2 600 chengyu et diangu. Enfin le Han-Ying yu lin (Forêt sino-anglaise des expressions ", Shanghai, éditions de l'université Wentong, 1992), donne la traduction anglaise de 34 643 expressions chinoises de toutes sortes ! Un exemple de chengyu : sai weng shi ma (littéralement "le vieillard de la frontière perdit son cheval"). L'origine est un texte du Hainanzi, dont l'auteur est Liu An des Han occidentaux (179-122 av. J.-C.) : Des gens vivaient près de la frontière. Un jour, leur cheval s'enfuit chez les barbares. Les voisins voulaient les plaindre mais le père : "Qui sait si cela ne tournera pas en bonheur ?" De fait, plusieurs mois après, le cheval revint de lui-même ramenant un magnifique cheval sauvage. Les voisins voulaient les féliciter mais le père : "Qui sait si cela ne tournera pas en malheur ?" La famille éleva le cheval. Le fils, bon cavalier, le monta mais fut désarçonné et se cassa une jambe. Les voisins voulaient les plaindre mais le père : "Qui sait si cela ne tournera pas en bonheur ?" De fait, cette année-là, les barbares passèrent la frontière et tous les hommes robustes furent mobilisés. Le fils invalide fut le seul à échapper à la conscription et le seul à rester en vie...


Les dénominations collectives (hecheng) en chinois

Le Baike hecheng cidian (" Dictionnaire encyclopédique des dénominations collectives ", Hefei, Editions de l'Université chinoise des sciences et techniques, 1990), en recense 3 040. Parmi les plus connues : les trois religions et les neuf écoles, le triple démisme (de Sun Yat-sen), les trois obéissances et les quatre vertus (de la femme), les quatre modernisations, les quatre livres, les quatre méthodes de diagnostic, les quatre styles de calligraphie, les cinq éléments, les cinq céréales, les cinq saveurs, les cinq punitions de la Chine ancienne, les cinq classiques, les six relations de famille, les sept émotions, les huit diagrammes (bagua) et les soixante-quatre hexagrammes, les huit immortels, les huit syndromes, les trente-six stratagèmes...


Les épithètes consacrés en chinois

Ainsi Confucius sera "le grand accomplissement", "le grand (ou le premier) sage", Mencius "le second sage", et Auguste Comte, bien entendu, "le fondateur de la sociologie".


Comte et la Chine

Comte n'a connu réellement la Chine que tardivement, et c'est sans doute fort dommage. Mais il semble avoir bien repéré une affinité particulière entre Chine et positivisme :

Mon année de chômage [1856] s'est récemment terminée [...] par une revue générale de la planète dont j'ai désormais à systématiser l'avenir. En l'explorant de l'ouest à l'est, j'ai successivement dirigé mes lectures, à partir du type occidental, sur l'Asie islamique, l'Inde, le Tibet, la Chine et le Japon, puis une dernière station chez les fétichistes de l'Océanie. Dans cette revue, mon attention a spécialement distingué la civilisation chinoise, envers laquelle les Indous eux-mêmes sont des occidentaux, aussi bien socialement que géographiquement. Comparées à l'Inde, où le caractère consiste dans la théocratie polythéique, la Chine se distingue par une théocratie fétichique, qui serait mieux nommée fétichocratie. Le fétichisme s'y trouva, sous un concours spécial de circonstances sociales, systématisé de bonne heure, autant qu'il puisse l'être jusqu'à sa prochaine incorporation au positivisme.

Depuis que j'ai commencé [...] le grand ouvrage [la Synthèse subjective] dont ma récente circulaire promet la première partie pour octobre, mes sympathies chinoises se sont spécialement développées. Car, je suis maintenant, dans l'introduction de ce volume, à systématiser la combinaison finale entre le fétichisme et le positivisme. Je sens ainsi que la Chine fétichocratique attend, depuis beaucoup de siècles, la religion universelle qui devait surgir en Occident. Le sacerdoce de l'Humanité doit y trouver des affinités spéciales, de culte, de dogme et de régime, plus prononcées que partout ailleurs, d'après l'adoration des ancêtres, l'apothéose du monde réel et la prépondérance du but social. Il appartient au positivisme d'être accueilli par les chinois d'après les mêmes motifs qui leur firent justement repousser les contacts chrétiens et même musulmans.

Lettre à M. de Capellen, 7 février 1857.

Ainsi donc c'est la Chine qui a inspiré à Comte l'idée qu'il développe dans la Synthèse subjective d'une convergence ultime du positivisme et du fétichisme. Et la trinité positiviste qu'il y propose à l'adoration des fidèles de l'avenir (Grand-Etre/Humanité, Grand-Fétiche/Gaïa, Grand-Milieu) est toute chinoise.