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Tolérance musulmane1

par Ahmed Riza

Je me propose dans les lignes qui suivent un double but : réfuter, dans l'intérêt de la vérité, l'opinion si généralement accréditée en Europe concernant l'intolérance des musulmans, et laver ces derniers de l'accusation plus ou moins intéressée d'avoir exécuté par fanatisme religieux les récents massacres en Orient. Je tâcherai de montrer que les nobles qualités des populations musulmanes, dont une partie se trouve sous la domination de la France, ont pris leur germe dans la religion islamique elle-même.

On dit que les Arabes de l'Algérie, réfractaires aux idées modernes, n'ont pu être assimilés par leurs vainqueurs. Mais des hommes politiques français reconnaissent eux-mêmes que les Algériens ont été fort mal gouvernés jusqu'ici, et qu'il y a eu entre eux et la civilisation occidentale des intermédiaires et des agents qui ont plutôt éloigné qu'attiré leurs sympathies.

Les missionnaires et certains financiers poursuivent les uns comme les autres des intérêts divers, mais distincts de ceux de la République et de la France. Dans ces derniers temps seulement, et depuis Jules Ferry surtout, on a commencé à étudier sérieusement les Arabes, à s'intéresser à leurs moeurs et à leur caractère, au point de vue d'un rapprochement avec la métropole.

A l'époque où l'Algérie avait un gouvernement militaire, les indigènes étaient, assure-t-on, plus satisfaits. Les officiers français ayant reconnu en eux des dispositions viriles et guerrières, avaient été à même d'apprécier les qualités morales des vaincus et s'étaient appliqués davantage à leur rendre justice.

Aujourd'hui, les commerçants, les industriels, les exploiteurs de tout genre, aux allures hautaines et au langage dédaigneux, blessent ces fières populations, tandis que les missionnaires heurtent leurs sentiments religieux, en affectant de considérer leurs croyances comme des erreurs.

Ces représentants de l'Église ont généralement assez de religion pour haïr toute autre secte que la leur, mais ils en ont rarement assez pour aimer le prochain qui ne partage pas leur manière de voir.

Pour bien gouverner et pour gagner moralement un peuple qui a un passé de glorieuses traditions et pour lui faire accepter la civilisation moderne, il faut d'abord l'aimer et l'estimer. On ne peut l'aimer et s'en faire aimer qu'en connaissant ses idées et son caractère. Lorsqu'on ne peut admettre sa religion comme vraie et qu'on pense que, aveugle d'esprit, il a besoin d'être instruit et réformé, il est nécessaire d'user d'indulgence et de tolérance à son égard, comme on en use envers les faibles et les égarés ; on doit, en un mot, l'éclairer et non le contraindre.

"Nous ne pouvons attendre raisonnablement, dit Locke, que personne abandonne promptement et avec soumission ses propres sentiments pour embrasser les nôtres avec une aveugle déférence pour une autorité que l'entendement de l'homme ne reconnaît point2."

Je sais qu'il est difficile de se débarrasser du jour au lendemain de préjugés aussi enracinés parmi les nations chrétiennes que ceux qui considèrent les musulmans comme des sectaires grossiers et fanatiques.

Ces préjugés, ces préventions injustes datent du Moyen Âge ; ils ont été combattus dès le XVIIIe siècle par de grands écrivains, précurseurs de la Révolution française ; malheureusement, ces écrivains, dont le nom est cependant si souvent prononcé, ne sont plus guère lus aujourd'hui, et la foule continue toujours à juger d'après le témoignage des prêtres militants qui ont intérêt à dissimuler ou à fausser la vérité. Chaque fois que des troubles ou qu'une guerre politique se produisent en Orient, ils l'attribuent aussitôt au fanatisme musulman. Certains journaux qui aiment à caresser les opinions reçues, répètent à satiété le même refrain.

Un écrivain distingué, qui, certes, connaît mieux que moi les sentiments du peuple français sur ce sujet, s'exprime ainsi dans un ouvrage récemment publié :

"Nous nous sommes étendus sur la tolérance religieuse dont l'islamisme a fait preuve dans son expansion rapide en Occident, parce que c'est parmi les nations chrétiennes que s'est accréditée l'opinion contraire, opinion si tenace qu'elle a cours encore aujourd'hui, malgré le témoignage de l'histoire et des voyageurs qui ont parcouru l'Orient3."

On constate aujourd'hui que l'Europe est plus ou moins débarrassée des querelles religieuses et des luttes violentes qu'engendre le fanatisme, et la foule en conclut volontiers qu'il en a toujours été ainsi. Pour elle, l'histoire est lettre morte, et elle ne sait rien ou presque rien du passé. Elle juge les choses d'un temps avec les idées d'un autre. Mais les esprits cultivés et éclairés n'hésiteront pas à attribuer la pacification religieuse qui règne actuellement plutôt au progrès de l'esprit scientifique qu'à l'influence du christianisme. Ils n'hésiteront pas davantage à attribuer les derniers désordres de la Turquie non pas au fanatisme musulman, mais à la faiblesse, à l'incurie et à l'incapacité du gouvernement actuel.

II

Loin de moi la pensée d'exalter l'islamisme aux dépens de la religion chrétienne. Je reconnais qu'on trouve aux origines mêmes de celle-ci de hautes et nobles pensées de clémence et d'indulgence, surtout dans les écrits des apôtres saint Paul et saint Luc qui, s'inspirant eux-mêmes des grandes traditions romaines en matière de religion, sont restés pour les chrétiens orthodoxes les meilleurs maîtres en tolérance.

Saint Paul écrivait aux Thessaloniciens : "Si quelqu'un vient vous annoncer un autre Christ, vous proposer un autre esprit, vous prêcher un autre évangile, vous le souffrirez". Il écrivait encore : "Ne traitez point en ennemi celui qui n'a pas les mêmes sentiments que vous, mais avertissez-le en frère."

Saint Luc représente Jésus sur la croix priant pour ses bourreaux, et prononçant ces paroles : "Pardonnez-leur, seigneur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font."

Malheureusement, ces belles paroles étaient de simples conseils, des inspirations morales ; elles n'avaient point la force et l'autorité d'un ordre formel ou d'une direction imposée à la conduite de l'Église. Le christianisme, se conformant à la parole attribuée au Christ : "Mon royaume n'est pas de ce monde", et n'ayant que préoccupations supraterrestres, n'a pas fait entrer ces principes dans la pratique de la vie d'ici-bas. C'est en vain que l'Évangile criait : "Aimez votre prochain comme vous-mêmes. Aimez aussi vous ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent". Les représentants de la doctrine chrétienne sur la terre n'en continuaient pas moins de brûler les juifs au nom de Jésus. Les chrétiens catholiques restaient les ennemis des chrétiens protestants et tous deux portaient au même degré le fanatisme et l'intolérance contre les musulmans et les Israélites. Helvétius avait raison de dire : "On doit conclure que la religion, non cette religion douce et tolérante établie par Jésus-Christ, mais celle du prêtre, celle au nom de laquelle il se déclare vengeur de la Divinité et prétend au droit de brûler et de persécuter les hommes, est une religion de discorde et de sang4."

Certes, les religions ont quelquefois versé de grands maux sur l'homme ; les ministres des cultes ont souvent déshonoré leurs discours et leur vie par l'exemple de crimes, par une lâche complaisance pour d'ignobles tyrans, par une oppression plus lâche encore exercée sur le développement des idées libérales. Les efforts criminels du fanatisme contre la raison doivent être à jamais exécrés. Le fanatisme et les superstitions sont certainement une aberration du sentiment religieux. Une religion qui est censée être d'origine divine ne peut, sans mentir à son principe, régner par la violence, la haine et la torture. Si un Dieu a donné cette religion, il doit avoir la puissance de la soutenir sans inciter au meurtre ses interprètes et ses représentants. L'intolérance n'agit que sur les consciences malhonnêtes ; elle ne crée que des hypocrites, comme on en voit un si grand nombre autour des souverains absolus des cours d'autrefois et d'aujourd'hui. Le mot même de tolérance est quelque chose de sacré ; il exprime une idée de générosité, de franchise et de justice. La liberté du culte est une émanation de la liberté de penser : en jouir est le droit de chacun, la respecter est le devoir de tous.

III

Telles sont, à peu près, les pensées qui ont également guidé Mahomet dans la fondation de l'islamisme. En simplifiant les dogmes de ses prédécesseurs et en ramenant l'essence de la religion à la croyance en un Dieu unique, il a arrêté du même coup les luttes provoquées par les discussions théologiques. Il s'est inspiré également des antiques traditions romaines dans l'établissement de ses lois religieuses et civiles ; il a appliqué ce principe du Sénat romain : "C'est aux dieux seuls de se soucier des offenses faites aux dieux."

Le Coran s'exprime sur ce point de la même façon et dit dans le ch. VI, v. 52 : "Il ne t'appartient pas de juger leurs intentions (celles des non-musulmans), comme il ne leur appartient pas de juger les tiennes."

Il semble que l'Imitation de Jésus-Christ n'ait fait que paraphraser Mahomet, lorsqu'elle dit :

Qu'un tel soit humble, qu'il soit vain,

Qu'il parle ou qu'il agisse en telle ou telle sorte,

Encore une fois, que t'importe?

Ai-je mis sa conduite, ou sa langue en ta main?

As-tu quelque part à sa honte?

Répondras-tu pour lui de son peu de vertu?

Ou si c'est pour toi seul que tu dois rendre compte,

Quels que soient ses défauts, de quoi t'embrouilles-tu5 ?

Mahomet était doux et patient. Il a donné, au cours de son existence, maintes preuves de patience et de résignation. "Supporte avec patience, dit le Coran, leurs discours, et célèbre les louanges de ton Seigneur". Il s'est toujours considéré comme un simple mortel, et sa mission à ses propres yeux se bornait à la prédication et à l'enseignement : "Dis à ceux qui ont reçu les Écritures et aux hommes dépourvus de toute instruction : Vous résignerez-vous à Dieu? S'ils le font, ils seront dirigés sur la droite voie ; s'ils tergiversent, tu n'es chargé que de la prédication6." Lorsqu'il invitait le peuple à embrasser l'islamisme, son langage était celui de la douceur et de la persuasion.

Le verset suivant nous offre un exemple frappant à l'appui de notre thèse : "Dis aux juifs et aux chrétiens : O vous qui avez reçu les Écritures, venons-en à un accommodement ; n'adorons que Dieu seul et ne lui associons d'autres Seigneurs que lui. S'ils s'y refusent, dis-leur : Vous êtes témoins vous-même que nous nous résignons entièrement à la volonté de Dieu7."

Mahomet a toujours ménagé les croyances antérieures et les moeurs établies. Il savait qu'il est des préjugés qu'un sage législateur doit laisser subsister dans le peuple et qu'il est même nécessaire pour le succès d'une bonnee cause de respecter ce qu'on remplace. Le peuple n'aime pas qu'on bouleverse brusquement ses légendes ; ceux qui vivent surtout de ces légendes et qui tablent sur la bêtise populaire sont les pires adversaires des réformateurs. C'est par voie de persuasion que Mahomet voulait amener les diverses nations à se fondre en une seule et à former un seul empire. La religion pour lui, au sens vrai et étymologique du mot, était simplement un nouveau lien qu'il apportait à ses conquêtes et qui devait en assurer la cohésion et la durée.

"L'islam, disait-il, ressemble à un bâtiment, où chaque élément soutient l'autre et concourt à la solidité de l'ensemble." Il favorisait, dans ce but, les mariages entre musulmans, chrétiennes et juives, permettant même à chacun des conjoints de conserver sa propre religion. "D'ennemis que vous étiez, Dieu a réuni vos coeurs et, par les effets de sa grâce, vous êtes devenus un peuple de frères8."

C'est en effet le sentiment de fraternité universelle qui se trouve au fond de toutes les conceptions de Mahomet, et c'est pour l'avoir oublié que la puissance musulmane est déchue de sa grandeur primitive. La méconnaissance de ces principes d'union et de fraternités a été la principale cause de l'affaiblissement et de la décadence des khalifes.

Ainsi toute propagande s'appuyant sur d'autres moyens que la persuasion et l'enseignement lui paraissait anti-politique et anti-religieuse. Toute mesure pouvant exciter les haines et les passions lui répugnait. Quiconque violente une foi faible commet un crime de lèse-conscience et blesse le sentiment de la liberté. C'est pourquoi il témoignait toujours les plus grands égards aux juifs et aux chrétiens. Il les désignait sous le nom d'Hommes des Écritures et ne faisait guère de distinction entre eux et les musulmans.

"Nous croyons aux Livres qui nous ont été envoyés ainsi qu'à ceux qui vous ont été envoyés. Notre Dieu et le vôtre sont un."

"Ceux qui croient et ceux qui suivent la religion juive, les Sabéens et les chrétiens, quiconque croit en Dieu et qui fait le bien ; tous ceux-là recevront une récompense de leur Seigneur, seront à l'abri de toute crainte et ne seront point affligés9."

L'admirable verset qui suit, où il s'adresse aux savants et aux bienfaiteurs de l'humanité, sans distinction de religion ni de nationalité, montre bien de quelles larges idées, de quel sentiment profond de tolérance religieuse il était animé : "Ceux d'entre eux qui sont forts dans la science et les Croyants qui croient à ce qui a été révélé à toi, à tous ceux-1à nous accorderons une récompense magnifique."

Le grand principe de l'islamisme est celui de la continuité, de l'évolution et du progrès dans la religion même, principe qui n'est point enfermé dans les bornes infranchissables d'un dogme étroit et immuable. Mahomet admirait et honorait ses prédécesseurs, les prophètes qui avaient répandu avant lui la bonne semence ; il admettait pour l'avenir que toutes les grandes découvertes, toutes les idées nobles pouvaient rentrer dans sa doctrine et faire partie d'un islamisme toujours plus vrai et toujours plus bienfaisant. Chaque religion était à ses yeux bonne pour l'époque qui l'avait enfantée et professée. "Dis : Nous croyons en Dieu, à ce qu'il a révélé à Abraham, Ismaël, Jacob et aux douze tribus ; nous croyons aux Livres Saints que Moïse, Jésus et les prophètes ont reçus du Ciel ; nous ne mettons aucune différence entre eux, nous sommes résignés à la volonté de Dieu10." Il attribuait aux circonstances et aux nécessités du moment les modifications survenues avec le temps dans les doctrines religieuses. C'est ainsi que l'islamisme permet aux ulémas de modifier les lois civiles et religieuses et même d'en abandonner complètement quelques-unes11, afin de les mettre en harmonie avec les besoins nécessités par l'évolution sociale.

"Mahomet n'est pas, à proprement parler, un révolutionnaire, dit M. Pierre Laffitte, il ne se donne pas comme porteur d'une religion nouvelle. Son unique prétention est de perfectionner l'ancienne. Le mosaïsme et le christianisme sont pour lui des états de plus en plus parfaits de la seule, de la vraie religion, qui existe depuis Abraham : l'islamisme. Il y a donc chez Mahomet un sentiment profond de la continuité humaine, et le respect dont il fait preuve à l'égard de ceux qu'il proclame ses prédécesseurs mérite d'être reconnu et honoré12."

Il enveloppait du même respect les traces matérielles du passé, les monuments élevés par les ancêtres. Il défendait qu'on en utilisât les pierres pour la construction des maisons particulières. Ces débris, disait-il, sont des signes d'une civilisation disparue qu'il faut soigneusement conserver et n'employer que pour la future édification morale. Mahomet accordait, en effet, une importance prépondérante â la morale. Sa venue sur la terre avait pour but principal, disait-il, d'assurer le règne de la morale, qui, avec la bravoure, lui paraissait constituer les deux vertus suprêmes où l'islamisme devait puiser sa force pour relever l'homme et la nation.

Dans une proclamation très remarquable, adressée aux gouverneurs, mais trop longue pour être entièrement reproduite ici, il recommandait qu'on respectât les églises, les synagogues et les terrains qui en dépendent, et qu'on protégeât les religieux attachés à ces lieux13.

IV

On m'objectera peut-être que Mahomet a prêché la guerre sainte ; mais n'oublions pas que les infidèles qu'il voulait frapper n'étaient point des chrétiens ou des juifs. L'expression de Keafir, par laquelle on les désigne encore habituellement et d'où est venu le terme vulgaire de giaour13 ne s'applique qu'aux barbares idolâtres, à ceux qui ne sont pas hommes des Écritures, et c'est ainsi que ce terme a pris également la signification d'impie et d'ingrat. Du reste, le verset suivant donne le sens exact du mot infidèle dans le Coran. "Les gens de l'Évangile jugeront selon l'Évangile. Ceux qui ne jugeront pas d'après un Livre de Dieu sont infidèles". Loin d'envelopper les juifs et les chrétiens dans le même anathème, il fit appel, au contraire, à leur concours pour combattre les infidèles. Il désirait une sorte d'alliance entre les religions des Écritures contre les impies idolâtres. Il s'agissait de briser l'opposition de tous ceux qui faisaient obstacle à la formation d'une puissante unité politique.

La guerre, pour Mahomet, était donc une nécessité passagère plutôt qu'un devoir religieux, un moyen pour combiner le dogme avec l'organisation sociale. Le rôle de la guerre dans les premiers siècles de l'islamisme fut un rôle essentiellement politique ayant pour but le groupement des tribus isolées. Elle fut déclarée non seulement aux idolâtres et aux chrétiens, mais à tous les musulmans qui cherchaient à diviser les nations et à porter ainsi atteinte au grand problème de l'unité islamique. Cependant, tout en prêchant la guerre sainte, Mahomet rappelle qu'on ne doit pas oublier la justice et l'humanité, ni provoquer ceux qui ne vous attaquent point. "Combattez dans la voie de Dieu contre ceux qui vous font la guerre ; mais ce commettez pas d'injustice en les attaquant les premiers, car Dieu n'aime pas les agresseurs. Ne leur livrez point de combats auprès de l'oratoire sacré, à moins qu'ils ne vous y attaquent15". "O croyants ! lorsque vous marchez, pour la guerre sainte, pesez vos démarches. Que la soif des biens de ce monde ne fasse pas dire à celui que vous rencontrez et qui vous adressera le salut : c'est un infidèle. Examinez donc avant d'agir16."

Dans la pensée de Mahomet, ces guerres saintes n'avaient d'ailleurs pas et ne devaient pas avoir le caractère farouche et sanguinaire qu'on leur a trop souvent attribué. Les ulémas, chez nous, n'ont jamais brûlé les hérétiques ni même les infidèles. Le meurtre d'un chrétien, loin d'être recommandé, comme l'a fait croire un absurde et malveillant préjugé trop longtemps répandu, est, au contraire, un acte sévèrement repoussé par le Coran. "Ne tuez point les hommes, dit-il, excepté si la justice l'exige17." Sa sollicitude va jusqu'à protéger les animaux contre les instincts destructeurs, de l'homme. Très tendre surtout pour les animaux domestiques qui sont souvent plus utiles à la société qu'un monarque indolent et paresseux, il défend à tout pèlerin se rendant â la Mecque de se livrer à la chasse à l'époque de l'incubation. "Quiconque d'entre vous aura tué un animal de propos délibéré sera puni comme s'il avait tué un animal domestique18."

C'est une action charitable, en Orient, d'acheter aux marchands des oiseaux pour leur donner la liberté, de nourrir les chiens qui n'ont pas de maître ou qui sont malades et estropiés.

Si pour défendre l'islamisme je cherchais des exemples de barbarie dans d'autres religions, il me serait facile de citer les croisades qui, inspirées par le sentiment religieux, n'en ont pas moins présenté tous les caractères d'une guerre barbare avec toutes les conséquences sanguinaires qu'entraîne une agression fanatique.

En parlant de la guerre sainte chez les musulmans, mon éminent maître, M. Pierre Laffitte, s'exprime ainsi : "Mais faut-il croire que par là Mahomet a allumé dans l'âme de ses disciples une rage de persécution, une fureur de sang, que les succès les plus persistants n'ont pu éteindre. Rien n'est plus contraire à la vérité.

"Si aucune religion n'a compté des triomphes plus rapides et plus éclatants, aucune ne s'est montrée plus généreuse et plus tolérante. Les musulmans ont entrepris la conquête du monde, mais là s'arrête leur crime, qui est celui de tous les conquérants. Sans rappeler que presque partout où ils ont porté leurs armes, ils ont rempli une mission civilisatrice, nous dirons que jamais ils ne se sont faits les persécuteurs du peuple conquis. En déclarant la guerre aux infidèles, ils leur donnaient le choix entre trois choses : 1° ou d'embrasser le mahométisme, et dans ce cas ils participaient immédiatement à tous les droits et à tous les privilèges des musulmans ; 2° ou de se soumettre et de payer un léger tribut, et alors il demeuraient libres de professer leur religion, pourvu qu'elle n'eût rien de contraire à la morale ; 3° ou enfin de se battre. Où trouve-t-on dans cette conduite la férocité implacable, le fanatisme barbare dont on s'est plu à doter les disciples de Mahomet ? Le Prophète a-t-il ordonné comme Moïse qu'on exterminât jusqu'au dernier homme des sept peuples de Canaan ?

"Où sont ces atrocités épouvantables qui nous ont valu tant de tirades larmoyantes et éveillé si longtemps la compassion indignée des âmes sensibles ? Nous voudrions pour le catholicisme qu'il eût toujours fait preuve envers ses adversaires de la tolérance, de la longanimité, de la douceur, dont l'islamisme n'a cessé d'être animé à l'égard des siens. Nous voudrions pour lui qu'il eût à montrer dans son passé plus d'un Mahmoud et plus d'un Akbar. Il est vraiment plaisant de la part de ceux qui ont inventé l'inquisition et les dragonnades et mis toutes les tortures au service de leur foi de venir parler de persécutions et de cruautés19."

Qui ne connaît le discours d'Abou-Bekr, au moment où il allait entreprendre la conquête de la Syrie ? Il recommande à ses troupes de combattre bravement et loyalement, de ne pas user de perfidie envers les ennemis, de ne pas mutiler les vaincus, de ne tuer ni les femmes ni les enfants, ni les vieillards, de ne pas brûler les moissons, de ne pas couper les arbres, etc. C'est dans ce but que le Divan-ul-Harb (conseil de guerre) fut établi, chez les musulmans, pour juger les officiers de l'armée qui n'observaient pas ces préceptes. On voit donc que les successeurs de Mahomet ont prêché et pratiqué l'humanité et la tolérance dans la plus large mesure, et, certes, ces hommes n'étaient conduits à professer de tels principes ni par faiblesse ni par crainte.

L'abbé de Broglie, parlant d'Abou-Bekr et d'Omar, dit : "Ces deux Arabes, appelés à gouverner un immense empire, n'ont pas été au-dessous de leur tâche et se sont montrés fermes, justes, sobres, énergiques et infiniment supérieurs aux empereurs et gouverneurs chrétiens qu'ils combattaient20."

M. Estoublon, professeur de droit musulman à Paris, confirme cette opinion. Il disait encore dernièrement à l'un de ses cours que "la condition sociale des mécréants était certainement inférieure à celle des musulmans, ce qui explique le grand nombre de conversions à l'islamisme. Si la soumission était imposée par la force, ajoutait-il, la conversion ne le fut jamais, quoique l'opinion courante soit dans le sens contraire. Les lois, que l'islam considère comme partie intégrante de la religion, ne furent point imposées non plus." Le fanatisme politique est, en effet, aussi étranger que le fanatisme religieux aux principes de l'islamisme. "Point de violence, dit le Coran, en matière de religion. La vérité se distingue assez de l'erreur21."

Si l'on compare les débauches, la tyrannie et l'intolérance byzantines avec la continence, la justice et la tolérance des musulmans de la même époque, on ne sera pas surpris que l'islamisme ait pris en ces temps-là une si prodigieuse extension.

V

La guerre, où l'on recommandait sévèrement d'observer la justice et la tolérance envers les vaincus, eut également une influence considérable sur le développement moral des vainqueurs. En éveillant chez eux la virilité et la bravoure, elle leur enseigna en même temps le respect de la règle, la discipline et la soumission à un chef dont les mérites et la supériorité s'étaient fait reconnaître de tous.

On a raison de condamner la guerre lorsqu'elle est provoquée par l'ambition ou par la haine, car elle ne peut produire alors que de funestes effets. Mais on doit reconnaître qu'une guerre juste, qui a pour objet la sécurité publique, la défense du droit et de la liberté du citoyen ou qui est faite dans un but humanitaire, tout en exaltant chez l'homme ses plus nobles facultés, lui apprend à subordonner ses affections personnelles aux exigences du salut et du bonheur de tous.

En ce moment où les peuples les plus civilisés, les puissances les plus chrétiennes, sont armés jusqu'aux dents, il est étrange de voir les gens critiquer la guerre sainte que Mahomet avait prêchée pour les causes que je viens d'indiquer.

La grande valeur civilisatrice de la féodalité en Europe est née du contact même des chevaliers chrétiens avec les guerriers musulmans. La généreuse conduite de Saladin est restée comme un exemple moral chez la noblesse occidentale.

J. de Maistre, un chrétien, profond penseur, avait parfaitement compris le rôle bienfaisant de la guerre.

"Le métier de la guerre, disait-il, ne tend nullement à dégrader, à rendre féroce ou dur, au moins celui qui l'exerce ; au contraire, il tend à le perfectionner. L'homme le plus honnête est ordinairement le militaire honnête... Un peuple moral et austère fournit toujours d'excellents soldats, terribles seulement sur le champ de bataille. La vertu, la piété même s'allient très bien avec le courage militaire... Non seulement l'état militaire s'allie fort bien en général avec la moralité de l'homme, mais, ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est qu'il n'affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent le plus opposées au métier des armes22."

C'est ce que Vauvenargues avait résumé en disant : "La paix rend les peuples plus heureux et les hommes plus faibles". Renan a reconnu aussi cette vérité. Le passage suivant qui en témoigne peut servir de réponse à ceux qui accusent les musulmans d'avoir fondé leur puissance par l'épée :

"Si la sottise, la négligence, la paresse, l'imprévoyance des États n'avaient pour conséquence de les faire battre, il est difficile de dire à quel degré d'abaissement pourrait descendre l'espèce humaine.

"La guerre est de la sorte une des conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de s'endormir, en forçant la médiocrité satisfaite d'elle-même à sortir de son apathie23."

Si j'insiste un peu sur le rôle de la guerre, c'est parce que la guerre a été une des raisons de l'existence même de l'Empire ottoman. Un peuple qui a de telles origines risque de s'affaiblir lorsqu'il cesse, sans transition, d'être une puissance militaire. Autrefois, les chefs de nos armées se recrutaient parmi les grands caractères de la nation. Leur virilité morale tenait tête au despotisme du souverain que le prince Malcom Khan a formulé sous l'heureuse dénomination du despotisme d'Asie24. Aussi, lorsqu'une série de défaites vint entraver leur salutaire influence, la tyrannie du sultan s'exerça dans tous les sens, sans contrôle.

L'intolérance est donc complètement étrangère au principe islamique ; elle n'a rien de commun avec la guerre sainte. Mahomet et les khalifes de la grande époque considérèrent l'armée bien moins comme un élément de destruction que comme un ressort moral qui devait préserver l'humanité de la corruption. Leurs guerriers laissaient partout sur leur passage, avec des souvenirs d'honneur, des marques d'un incontestable respect pour les croyances d'autrui.

Que l'on compare un instant la prise de Jérusalem par Omar avec celle de la même ville par les Croisés et la conquête de Constantinople, pays chrétien à cette époque, par les Croisés, avec la prise de cette ville par Mahomet II.

Il est superflu, d'autre part, de mettre en parallèle les Arabes et les chrétiens qui se disputèrent l'Espagne. On sait comment se sont conduites à Rome même les armées qui envahirent tour à tour l'Italie.

Lorsque Omar entra à Jérusalem en conquérant, il ne fit aucun mal aux chrétiens. Comme il se reposait devant le Saint-Sépulcre, l'heure de la prière sonna. Bien que tout puissant et maître de la ville, il n'en demanda pas moins au patriarche Elias la permission d'entrer dans l'édifice pour y faire ses dévotions. Il donnait par là l'exemple le plus éclatant du respect pour les croyances d'une nation vaincue. Tous les lieux sacrés, temples, églises, sources et autres objets de la vénération des chrétiens furent également respectés et même honorés. "Le Coran, dit Michaud, qui commande de combattre la religion avec l'épée, est tolérant pour les religieux. Il a exempté de l'impôt les patriarches, les moines et leurs serviteurs ; Mahomet défendit spécialement de tuer les moines, parce que ce sont des hommes de prière. Quand Omar s'empara de Jérusalem, il ne fit aucun mal aux chrétiens. Quand les Croisés se rendirent maîtres de la Ville sainte, ils massacrèrent sans pitié les musulmans et brûlèrent les juifs25."

"Les musulmans sont les seuls enthousiastes, dit à son tout Robertson, qui aient uni l'esprit de tolérance avec le zèle du prosélytisme et qui, en prenant les armes pour propager la doctrine de leur prophète, aient permis à ceux qui ne voulaient pas la recevoir de rester attachés aux pratiques de leur culte26."

VI

Si l'on veut se souvenir que musulman est synonyme de "muvehhidine" c'est-à-dire "adorateurs de l'Unité", on ne s'étonnera pas que Mahomet, qui a rêvé l'union de tous les hommes dans la même pensée, ait usé envers eux tous de la plus large tolérance. Pour le succès de l'idée qu'il voulait propager, il érigea même cette tolérance en acte de foi. Dans ce but il donna à la religion qu'il enseignait non pas le nom de mahométisme, qui aurait dénoté quelque ambition personnelle, mais celui d'islamisme ; et ce terme désignait et enveloppait dans sa pensée tous ceux qui avec les juifs et les chrétiens des Écritures ne croyaient qu'en un seul Dieu.

La liberté de culte et la tolérance étaient si grandes sous la domination des musulmans en Espagne et à Bagdad, que non seulement les juifs, persécutés et martyrisés partout ailleurs, venaient chercher un refuge auprès des khalifes, mais que de grands écrivains, d'illustres philosophes trouvaient chez eux une hospitalité bienveillante et éclairée. Les ouvrages d'Averroès, qui furent mis à l'index par la Sorbonne, comme entachés de matérialisme, étaient au contraire lus et estimés, à la même époque, dans le monde musulman tout entier. Après la prise de Grenade, en 1492, Ferdinand et Isabelle chassèrent de la ville tous les habitants qui ne professaient pas la religion chrétienne et livrèrent aux flammes plus d'un million de manuscrits arabes pendant qu'on brûlait ailleurs les ouvrages de Galilée. Ce n'est pas Omar qui a incendié, ainsi qu'on le répète si souvent, la bibliothèque d'Alexandrie. Ed. Quinet, Renan et le docteur Draper ont fait depuis longtemps justice de cette absurde calomnie.

Ce respect et cette tolérance ne se bornaient pas seulement aux objets matériels et religieux, ils s'étendaient à toutes les conceptions philosophiques et pénétraient jusqu'au domaine plus intime de la conscience. Loin d'imposer une foi aveugle, Mahomet voulait que ses disciples se rendissent un compte exact des raisons qui les poussaient à adopter ses préceptes. Les khalifes supportaient même les objections que le doute ou l'esprit de critique pouvaient élever contre l'islamisme. Nulle part et à aucune époque une plus large tolérance ne fut mise au service des grandes idées directrices de l'Humanité. Elle constitua même la plus grande force de l'islam dans sa mission civilisatrice.

VII

Comment une doctrine qui fut un élément si puissant de régénération et de progrès est-elle devenue aujourd'hui entre les mains de quelques fanatiques ignorants, hypocrites et malveillants, un instrument d'intolérable tyrannie ? Question redoutable sur laquelle j'appelle l'attention du khalife actuel et dont la solution contribuerait plus que toute autre réforme au relèvement du monde musulman.

N'est-ce pas un signe de décadence profonde que de voir des gens mal renseignés ou mal intentionnés qui se disent pourtant musulmans, s'opposer à toute critique des croyances religieuses et interdire de les soumettre aux lumières de la philosophie et de la raison ?

Un verset très remarquable, mais mal rendu dans toutes les traductions françaises que j'ai pu consulter, ordonne aux musulmans "de ne pas se laisser entraîner à croire aux choses qui ne sont pas contrôlées par la science27."

Les musulmans des premiers siècles de l'Hégire cherchaient à expliquer et à comprendre tous les problèmes qui leur étaient soumis. Il y avait parmi eux des savants israélites, chrétiens, et même athées. Tous travaillaient ensemble à la recherche de la vérité et essayaient de fonder leurs doctrines sur les données de l'expérience et de la raison. Leurs divergences d'opinion, leurs discordes même devaient servir, d'après une parole de Mahomet, au bonheur et à la prospérité de la nation.

On considérait à cette époque la valeur réelle d'une oeuvre sans se soucier de l'origine de l'auteur. On préférait la main qui sème la vérité à celle qui égrène inutilement un chapelet. Il n'était point nécessaire d'être croyant pour servir l'islam. Ceux qui croient aujourd'hui le défendre en attaquant, à cause de leurs idées libérales, les hommes qui le servent le mieux, prouvent qu'ils n'ont rien compris à la tolérance musulmane et qu'ils sont eux-mêmes indignes de l'islam.

"La liberté de penser, de parler et d'écrire est le soutien d'un gouvernement ; elle ne paraît dangereuse qu'à celui qui se croit intéressé à n'avoir ni justice ni raison28."

Pour donner enfin un exemple frappant de la liberté de pensée et de la tolérance religieuse que les musulmans accordaient même à l'époque de leur grandeur, je reproduirai ici un récit extrait de l'Islamisme et la Science de Renan :

"Un docteur de Kairoan demanda à un pieux théologien espagnol, qui avait fait le voyage de Bagdad, si, pendant son séjour dans cette ville, il avait assisté aux séances des Mutekellimin.

-- J'y ai assisté deux fois répond l'Espagnol, mais je me suis bien gardé d'y retourner. -- Et pourquoi ? lui demanda son interlocuteur. -- Vous allez en juger, répondit le voyageur. À la première séance à laquelle j'assistai, se trouvaient non seulement des musulmans de toute sorte, orthodoxes, et hétérodoxes, mais aussi des mécréants, des guèbres, des matérialistes, des athées, des juifs, des chrétiens ; bref, il y avait des incrédules de toute espèce. Chaque secte avait son chef, chargé de défendre les opinions qu'elle professait, et, chaque fois qu'un de ces chefs entrait dans la salle, tous se levaient en signe de respect et personne ne reprenait sa place avant que ce chef se fût assis. La salle fut bientôt comble, et lorsqu'on se vit au complet, un des incrédules prit la parole : "Nous sommes réunis pour raisonner, dit-il. Vous connaissez toutes les conditions. Vous autres, musulmans, vous ne nous alléguerez pas des raisons tirées de votre livre ou fondées sur l'autorité de votre prophète ; car nous ne croyons ni à l'un ni à l'autre. Chacun doit se borner à des arguments tirés de la raison". Tous applaudirent à ces paroles. Vous comprenez, ajouta l'Espagnol, qu'après avoir entendu de telles choses, je ne retournai plus dans cette assemblée. On me proposa d'en visiter une autre ; mais c'était le même scandale."

VIII

Si les Turcs, héritiers des Arabes, n'ont pas suivi de tout temps les traditions de la civilisation islamique, ils n'en ont pas moins été imprégnés des idées morales que Mahomet avait semées dans tout l'Orient. Dans leurs expéditions guerrières, ils ont toujours respecté les croyances des vaincus, à qui ils accordaient le droit d'administrer leurs écoles et leurs églises. "Sous Sélim, dit Michelet, sous les autres sultans, spécialement sous Soléïman, les Turcs ont enseigné aux chrétiens la modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'Empire, par les routes, évitant tous les champs labourés et sans prendre un brin d'herbe29."

L'armée turque, contrairement aux calomnies dont on l'a abreuvée en ces derniers temps, n'a jamais cessé d'être honnête et tolérante. Si aujourd'hui ses vertus sont parfois compromises, la faute en est au sultan, qui lui a donné pour chefs des favoris corrompus. Troupe indisciplinée et insoldée, la démoralisation a porté atteinte, dans quelques contrées, à son antique prestige. Elle est devenue inconsciemment l'instrument du despotisme et de l'intolérance d'un seul.

J'ai mis plus haut en parallèle les deux conquêtes de Constantinople, d'abord par les Croisés et ensuite par Mahomet II. Il est intéressant de lire le remarquable chapitre que Hammer a consacré à ce sujet. M. de Castries vient de le résumer dans un article dont j'extrais le passage suivant : "Loin de persécuter les Grecs pour leur religion, Mahomet II fit procéder par les archiprêtres et les notables à l'élection du patriarche, dont le siège était vacant depuis un an. Gennadius, ayant été élu, fut comblé d'honneur par le sultan qui, non seulement le confirma dans tous les anciens privilèges attachés à cette dignité, mais encore le reconnut comme le chef civil de la nation grecque. Joachim, le patriarche arménien, obtint les mêmes pouvoirs sur ses coreligionnaires. Aux uns comme aux autres, le vainqueur accorda les plus grandes franchises ; ils conservèrent le libre et public exercice de leur culte, leur langue, leurs lois civiles, leurs tribunaux et leurs écoles. La tolérance de Mahomet II s'étendit jusqu'aux juifs ; il reconnut au grand rabbin l'autorité civile et religieuse sur sa communauté, et, tandis que l'Europe persécutait les Israélites et que l'Inquisition les chassait d'Espagne, Salonique leur ouvrait ses portes et les accueillait en masse30."

Voltaire, qui n'est pas suspect de partialité à l'égard des Turcs, reconnaît qu'ils usèrent à toute époque de la plus large tolérance envers les chrétiens. "Sortons de notre petite sphère, dit-il, et examinons le reste de notre globe. Le Grand-Turc gouverne en paix vingt peuples de différentes religions ; deux cent mille Grecs vivent en sécurité dans Constantinople. Le mufti nomme et présente au sultan le patriarche grec ; on y souffre un patriarche latin. Le sultan nomme des évêques. Cet empire est rempli de jacobites, de nestoriens, de monothélites ; il y a des coptes, des chrétiens de Saint-Jean, des juifs, des guèbres. Les annales turques ne font mention d'aucune révolte excitée par aucune de ces religions. Allez dans la Judée, dans la Perse, dans la Tartarie, vous y verrez la même tolérance et la même tranquillité31."

Les voyageurs qui ont visité Constantinople et la Turquie, non pas en compagnie des guides attachés aux hôtels, presque tous appartenant aux confessions hostiles à l'islamisme, mais avec des musulmans ou bien même sans cicérone aucun, ont pu constater de leurs propres yeux que les Turcs sont exempts de fanatisme et n'ont jamais touché à un chrétien pour des motifs de religion. "Il est triste, dit l'abbé Michon, pour les nations chrétiennes que la tolérance religieuse, qui est la grande loi de charité de peuple à peuple, leur ait été enseignée par les musulmans32."

De peur d'être accusé de partialité, je me garderai d'aller chercher mes arguments chez les historiens turcs. Je ne citerai pas, non plus, les auteurs chrétiens qui se sont déclarés ouvertement turcophiles. L'aveu d'adversaires reconnus par leur autorité et leur impartialité constitue en général le meilleur appui à une thèse.

Lord Byron, qui excitait le monde chrétien contre les Turcs pour obtenir l'indépendance de la Grèce, reconnaissait les nobles qualités du peuple qu'il attaquait. "Les Turcs, disait-il, ne sont ni trompeurs, ni lâches, ni assassins ; ils ne brûlent pas les hérétiques ; ils sont fidèles à leur sultan jusqu'à ce qu'il devienne incapable de régner, et à leur Dieu, toujours, sans inquisition33."

Thiers, qui encourageait Mehmed Ali d'Égypte contre les Turcs et qui rêvait d'occuper la Syrie, disait : "Parmi les races qui sont en lutte en Orient, la race turque est celle qui offre le plus de ressources, qui a le plus de caractère et qui se trouve être la moins haïe de toutes les autres."

Gabriel Charmes, qui menaçait l'Europe d'une invasion musulmane, résultat probable de la politique panislamique du sultan actuel, affirme que : "La masse turque est foncièrement honnête et d'une loyauté à toute épreuve ; elle ne se corrompt, dit-il, qu'à mesure qu'elle s'élève ; chez les chrétiens, au contraire, le vice apparaît du haut en bas de l'échelle sociale34."

IX

Il est très vrai, en effet, que chez le peuple turc, les villageois, les paysans d'Anatolie ont des qualités morales supérieures à celles des fonctionnaires généralement corrompus des grandes villes de l'Empire. Aussi ceux qui, politiquement parlant, appartiennent à ce parti progressiste qu'on appelle "la Jeune Turquie" mettent quelque fierté à se réclamer, pour la moralité et l'honnêteté, de ces villageois qui sont considérés comme étant de "Vieux Turcs". M. Dutemple et M. Bosworth-Smith donnent à l'affirmation de M. Gabriel Charmes une explication inattendue. "Les hommes de race turque, dit le premier, sont d'autant meilleurs qu'ils ont eu moins de rapports avec les Européens35."

"Le vrai Osmanli, dit le second, a une nature noble, et le sentiment patriotique ; il était, jusqu'à l'époque où les préceptes des financiers de l'Ouest l'ont influencé, un homme d'honneur. Sa parole était un engagement et cet engagement devenait une sécurité de premier ordre. Il est encore sobre, réservé, digne et courageux36."

M. William Martin, un ingénieur de Lausanne, qui a été pendant huit ans en Anatolie, disait encore tout récemment, dans une conférence qu'il a faite à la Société de géographie de Genève : "De tous ces peuples divers, ce sont toujours les Turcs qui sont les plus honnêtes et ceux avec lesquels on traite le plus volontiers ; et si l'on a chance d'arriver dans un village qui n'ait pas encore été en contact avec les étrangers, on apprend à y connaître ce qu'est la vraie hospitalité. Il faut cependant ajouter que l'honnêteté du Turc est en raison inverse de son degré de civilisation, et qu'il faut surtout ne pas attribuer cette vertu aux employés du gouvernement37."

Qu'on me permette d'ajouter à tant de citations en faveur du peuple turc un dernier plaidoyer fourni par un auteur dont la compétence est universellement reconnue :

"Sur le côté asiatique du Bosphore, notamment autour de l'Olympe, où la race est moins mélangée qu'ailleurs, les Osmanlis se montrent encore avec leurs qualités naturelles.

"Le Turc que l'usage du pouvoir n'a pas encore corrompu, que l'oppression n'a pas avili, est certainement un des hommes qui plaisent le plus par l'ensemble des qualités. Jamais il ne trompe : honnête, probe, véridique, il est pour cela même tourné en dérision ou pris en pitié par ses voisins, le Grec, le Syrien, le Persan, le Haikane. Très solidaire avec les siens, il partage volontiers, mais il ne demande point ; quoi qu'on dise, l'emploi du haschich est bien plus grand en Europe que dans les pays d'Orient, en dehors des villes où se presse la foule des Levantins. Est-il un voyageur, même parmi les plus fiers ou les plus méfiants, qui n'ait été profondément touché de l'accueil cordial et désintéressé du villageois turc ?

"Respectueux, mais sans bassesse, comme il convient à un homme qui se respecte lui-même, il ne fait point de questions indiscrètes ; d'une tolérance absolue, il se garde d'engager aucune discussion religieuse ; il lui semblerait malséant d'interroger l'hôte sur les secrets de la conscience38."

X

Comment se fait-il donc que le contact des Turcs avec les Européens, au lieu d'être utile aux premiers, agisse au contraire sur eux d'une façon néfaste ? Ici, encore par convenance, je laisse à un écrivain étranger la douloureuse tâche de raconter le mal que font les flibustiers effrontés, les commerçants sans scrupule, et les agitateurs intéressés qui nous viennent du dehors.

On sait trop les traitements barbares infligés aux indigènes dans la plupart des colonies européennes. Les débats des Parlements, depuis quelques années, nous en ont présenté le lugubre tableau. Or, on ne peut pas demander à ces étrangers qui exploitent leurs propres sujets d'être plus sensibles et plus équitables pour les Turcs : "Les spéculateurs qui se jetèrent comme des oiseaux de proie sur ce beau et riche pays, écrivait M. Wanda, ont éveillé les sentiments d'animosité que l'on attribue si faussement au fanatisme. Armés de duplicité, de mauvaise foi et d'insolence, ils guerroyèrent pour assurer le succès de leur entreprise et de leurs réclamations arbitraires. La diplomatie, comme un corps de réserve, se tenait prête à les assister dans les bonnes et les mauvaises causes. L'étranger gagnait toujours, quelque véreuses que fussent ses affaires ; le Turc perdait contre toute justice, puis il payait de son argent, de sa liberté, de sa santé, quelquefois de sa vie, car le Pacha n'osait, pour défendre le bon droit, résister à la pression qu'il fallait adoucir et faire cesser en cédant bon gré mal gré. Les autorités musulmanes gouvernaient le pays, les autorités consulaires chrétiennes l'exploitaient à leur gré. Cette manière d'agir des Européens ne pouvait pas éveiller la sympathie et la confiance de Turcs pour une civilisation qui ne se traduisait pour eux que par des injustices. Voilà où il faut chercher le véritable motif de l'aversion et de la rancune des Turcs plutôt que dans le fanatisme religieux39."

Herbert Spencer confirme cette vérité d'une façon plus générale et plus philosophique. "L'expérience d'une foule de voyageurs prouve, dit-il, que presque toutes les races non civilisées se montrent très bienveillantes à la première visite, et que les dispositions hostiles qu'elles témoignent parfois plus tard ne sont que les représailles du mal que leur ont fait les races civilisées40."

Cette méfiance ne se manifeste pas seulement à l'égard des exploiteurs étrangers, mais aussi, depuis quelque temps, contre certains chrétiens d'Orient, qui, par suite de leur conversion au catholicisme ou au protestantisme, sont passés sous la protection spirituelle des puissances étrangères. C'est, du reste, pour profiter de cette protection corruptrice que la plupart d'entre eux changent de confession. Les missionnaires européens et américains qui envahissent l'Orient, tout en attaquant les religions de l'État, font espérer aux convertis, comme prime d'encouragement, la protection de leurs gouvernements respectifs dans les affaires commerciales. Ils sèment ainsi des haines et des discordes entre les peuples de religions différentes41 et poussent parfois les musulmans à des violences qui répugnent cependant à leur caractère et à leurs croyances.

Que vont faire en Orient ces missionnaires rejetés par l'Occident civilisé ? Dans quelles intentions abandonnent-ils leurs pays respectifs où cependant la misère et l'incrédulité de leurs frères offriraient à leur ardent amour de l'humanité un vaste champ d'exploitation. "La propagation de la foi, dit M. Foncin, est le but primordial des missions ; l'enseignement du français ne peut être envisagé par elles que comme un moyen de concourir à ce but42."

Dans certaines localités, les missionnaires français n'enseignent même pas la langue et, lorsqu'ils se décident à donner cet enseignement, c'est dans le but de bénéficier des budgets affectés aux écoles françaises d'Orient. La principale préoccupation de certains missionnaires est, sans contredit, leur bien-être ; ce n'est que subsidiairement qu'ils s'attachent à propager la religion. Au service de leurs desseins ils subordonnent tout principe d'équité, souvent même les convenances les plus élémentaires.

Pour arriver à leur but, ils ne reculent devant rien, et, lorsqu'ils rencontrent des difficultés, leurs consuls et leurs ambassadeurs les protègent énergiquement.

Le gouvernement britannique, qui les a toujours soutenus, parfois non sans quelque impertinence, a avoué lui-même, par la bouche de Sir H. Bulwer, son ambassadeur à Constantinople, que "les zélateurs du protestantisme mettaient gratuitement la Bible dans la main des musulmans, la répandaient avec ostentation dans les rues, sur les bateaux à vapeur et que, parmi les livres qu'ils prodiguaient ainsi autour d'eux, il y en avait d'offensants pour les sectateurs de l'islam43."

Le grand vizir Aali Pacha faisait aux représentants des grandes puissances cette juste remarque : "Le principe de la tolérance religieuse ne peut pas, à nos yeux, être concilié avec l'agression publique contre aucune religion, c'est-à-dire avec une propagande qui insulte et injurie au lieu de respecter l'opinion d'autrui, et qui ne craint pas d'avoir recours à la corruption quand elle ne peut arriver à son but par la persuasion."

Ce n'est donc pas sans éprouver le plus vif regret qu'on lit dans les documents diplomatiques les réclamations que les ambassadeurs ont à diverses reprises adressées à la Porte, au sujet de ces missionnaires.

Ces prétendus représentants de Dieu marchant nu-pieds et nu-tête, qui vivent en parasites de la société, au sein de laquelle ils sèment les dissensions de la discorde, sont de bien tristes échantillons de la civilisation occidentale. Malgré tout, on manifeste, chez nous, le plus profond respect pour les chefs religieux chrétiens : le soldat de planton devant un édifice public leur présente les armes comme à un supérieur. Lors donc que ces religieux, trahissant en quelque sorte leur mission, s'abaissent eux-mêmes jusqu'à troubler la paix d'une société qui leur offre une si large hospitalité, il y a, me semble-t-il, quelque injustice à s'en prendre aux Turcs des malheurs qui leur échoient et qu'ils ont eux-mêmes provoqués. La tolérance et la patience ont leurs limites ; le code musulman n'ordonne pas de tendre l'autre joue à celui qui vous soufflette.

De quel droit l'Europe exige-t-elle de nous des concessions qu'elle n'accorde pas elle-même à ces missionnaires et réclame-t-elle pour eux des passe-droits qu'elle ne tolère point chez elle ?

La liberté laissée dans les pays musulmans à l'exercice de la religion chrétienne est certainement beaucoup plus grande que celle que certains gouvernements chrétiens accordent, non à l'islamisme, mais au culte de leurs propres sujets. Il me suffira de citer l'Espagne, où l'exercice public des cultes non catholiques rencontre encore de sérieuses entraves.

Le gouvernement français lui-même, qui défend avec tant d'acharnement l'intérêt des catholiques en Orient, pousse la rigueur, lui aussi, jusqu'à interdire en France la circulation aux processions religieuses.

Les avantages et les facilités octroyés chez nous aux étrangers font vraiment honneur au gouvernement ottoman. "Que M. Volney lise nos capitulations avec les Empereurs turcs, desquelles il paraît qu'il n'a pas une connaissance bien précise, disait de Payssonnel, au siècle dernier, il verra s'il y a quelque autre monarque au monde qui voulût nous traiter aussi favorablement44."

James Beker raconte dans son ouvrage sur la Turquie, qu'en réprimandant un jour des jeunes missionnaires de Stamboul, qui avaient parlé avec dédain des Turcs, leur maître leur dit : "Vous verrez pratiquer ici les vertus dont nous parlons dans la chrétienté."

Mgr Turinaz, évêque de Nancy et de Toul, va encore plus loin : "Jamais, dit-il, le catholicisme, ses évêques, ses missionnaires, ses admirables religieuses n'ont été aussi libres et aussi protégés qu'à Constantinople."

En Occident, quand on rapporte des faits d'intolérance, on s'imagine généralement que les musulmans interviennent directement dans l'exercice du culte des chrétiens pour en arrêter ou troubler la célébration. Mais nulle part au monde le prêtre ne possède des prérogatives et une liberté aussi étendues qu'en Orient. Maître absolu dans son église, il peut étendre en quelque sorte jusque dans la rue le domaine de son pouvoir spirituel. Les patriarches, chez nous, ne sont pas seulement des chefs spirituels, ils ont aussi une autorité temporelle sur leurs coreligionnaires ; administrateurs, juges en même temps qu'évêques, ils assistent dans les provinces au grand Conseil civil du gouvernement. Une communauté paroissiale a le droit, en Turquie, de sortir de son église toutes bannières déployées, de traverser et d'encombrer les rues d'une ville qu'elle emplit de ses chants et de ses homélies, tandis que les sons bruyants et déchirants des cloches étouffent la voix douce et mélodieuse des muezzins.

Un peuple qui autorise en plein air le bruit et le déploiement d'une religion qui n'est pas la sienne, peut-il être accusé d'hostilité systématique, de fanatisme et d'intolérance ?

XI

On reproche souvent au gouvernement ottoman de ne pas employer assez de raïas45 dans l'administration civile. Je répondrai que l'article 9 du Hatt appelle tous les sujets de l'Empire aux fonctions publiques, sans exception de nationalité. Celle loi a été strictement observée jusqu'à nos jours. Si le nombre des fonctionnaires chrétiens n'est pas plus considérable, c'est tout simplement que la plupart des sujets non musulmans ignorent la langue officielle du pays. Cette réserve s'étend, non seulement aux chrétiens, mais à tous les musulmans arabes, albanais et kurdes qui ne parlent pas le turc.

La France, l'Angleterre et la Russie ont sous leur domination des millions de musulmans ; il serait curieux de relever la statistique comparée des hauts fonctionnaires choisis parmi les populations soumises à ces puissances et celles qui relèvent de la Turquie. On sait que les Israélites ne sont admis que depuis peu à certains emplois en Europe. En France même, ils sont encore aujourd'hui tenus à l'écart de la diplomatie.

En Angleterre, les athées sont exclus du Parlement. "Pour la première fois, depuis le règne de Jacques II, un catholique a été nommé professeur d'une université nationale d'Angleterre46."

On a encore attribué au prétendu fanatisme des Turcs l'exclusion de l'armée de tous les sujets chrétiens. Or, à l'époque de l'établissement des réformes, en 1853, 1855 et 1876, le gouvernement ottoman avait eu la pensée d'étendre le service militaire à tous les chrétiens ; mais ceux-ci, conseillés par la Russie, refusèrent de s'incorporer. En formant des régiments mixtes, le gouvernement avait désiré confondre tous ses sujets en un seul corps de nation et leur accorder les mêmes droits en leur imposant à tous les mêmes devoirs. "Je ne veux reconnaître désormais, disait le sultan Mahmoud, les musulmans qu'à la mosquée, les chrétiens qu'à l'église, et les juifs qu'à la synagogue." Le sultan Abdul Méjid, son fils avait donné encore plus d'extension à cette grande idée. Dans un de ses voyages à Andrinople, il déclara au peuple que, chrétiens ou musulmans, ils étaient tous sujets d'un même gouvernement, concitoyens nés d'un même pays.

Cette idée de consolider l'Empire en fusionnant les intérêts et les forces de tous les citoyens, idée qui contribua jadis à la fondation de l'empire arabe, était malheureusement en opposition avec les visées politiques des grands États européens. La Russie protesta la première.

Le Prince Gortchakoff, dans son mémorandum du 7 janvier 1855, condamnait nettement cette assimilation. Un autre mémorandum adressé, en mars 1867, à la Sublime Porte demandait "la séparation des intérêts des chrétiens de ceux des musulmans". Ces interventions fâcheuses de la Russie, qui dissimulaient mal certaines arrière-pensées politiques, furent loin de servir les intérêts réels des chrétiens d'Orient.

Il me semble que les affirmations que je viens de rapporter me permettent de soutenir qu'aucune des puissances chrétiennes n'a respecté autant que les Turcs la religion, les moeurs et les coutumes de ses sujets.

La meilleure preuve qu'on puisse invoquer en faveur de leur tolérance réside dans ce fait même que les peuples conquis ont conservé jusqu'à ce jour leurs communautés et leur langue.

"La domination turque, ainsi que le remarque E. Reclus, est tout extérieure et n'atteint pas, pour ainsi dire, les profondeurs de l'être. Ainsi, par bien des côtés, l'autonomie des groupes de populations est-elle plus complète en Turquie que dans le pays les plus avancés de l'Europe occidentale47."

Il est cependant bon de remarquer ici que ces concessions faites à l'esprit religieux chrétien par le gouvernement ottoman se retournèrent contre lui, et que c'est à ce large esprit de tolérance, au respect qu'il témoigna à la religion et à la nationalité des vaincus, qu'il faut attribuer hélas ! la principale cause du démembrement et de la décadence de la Turquie.

G. Charmes a vu cela très clairement. "On loue avec raison, dit-il, la résignation étonnante, le courage tranquille, la douceur merveilleuse des Turcs ; mais ces vertus, si admirables qu'elles soient, feront la perte de la race et de l'Empire48."

Malheureusement, le gouvernement des nations n'est point toujours échu aux plus honnêtes et aux plus sincères, mais aux intrigants et aux ambitieux. Insouciants d'un avenir qu'ils croient toujours lointain, ils immolent sans conscience la gloire de leur patrie aux mesquines satisfactions de leur égoïsme.

Depuis que le gouvernement ottoman a cessé d'être une puissance militaire, le champ d'exploitation a été largement ouvert aux intrigants de toutes catégories. M. de Castries, dans un article que j'ai cité plus haut, explique ce fait avec une précision et une compétence remarquables.

"Tous les historiens reconnaissent, dit-il, que ces franchises octroyées aux raïas furent une grave cause de faiblesse pour l'empire ottoman. Aussi longtemps que cet empire parut redoutable à l'Europe, les raïas se contentèrent d'exploiter leurs vainqueurs, en accaparant les finances, le commerce et l'industrie ; mais après la défaite de Mohacz, après le traité de Passarowitz et la paix de Kainordja, Grecs, Slaves et Arméniens, pressentant la décadence des Osmanlis, furent plus ou moins ouvertement les auxiliaires de toutes les puissances acharnées contre la Turquie. Ces ennemis du dedans, ces raïas qui cachaient à peine leurs intrigues et leurs trahisons, qui se réjouissaient des défaites des Turcs comme de véritables victoires, se seraient attiré de cruelles représailles, si la patience et l'inertie n'étaient pas chez les Turcs une vertu et un défaut poussés à l'extrême. C'est à peine si, en 1828, le gouvernement ottoman exila les Arméniens accusés d'avoir favorisé les intrigues de la Russie ; la longanimité du sultan fut mise au compte de sa faiblesse, et l'on y trouva un argument de plus en faveur du démembrement de son Empire."

"L'égalité de traitement que la Porte s'efforce de maintenir entre les différents cultes de ses États, dit à son tour M. de la Jonquière, indigne et exaspère les Grecs. Ils voudraient que le gouvernement turc, se départant de la tolérance religieuse dont il a toujours fait preuve, se fit persécuteur à leur profit ! Si par impossible l'empire de Byzance renaissait, on assisterait bientôt à une persécution religieuse contre les non orthodoxes, qui dépasserait de bien loin toutes les horreurs des guerres de religion du seizième siècle49."

Malgré leurs incessantes et bruyantes querelles, au sein même de la Terre sainte, les diverses confessions qui se disputent la primauté sur le territoire de l'Empire ottoman n'ont jamais pu obtenir de la Porte la protection exclusive qu'elles réclamaient au préjudice l'une de l'autre. "Aucune religion n'a droit d'exiger d'autre protection que la liberté ; encore perd-elle ses droits à cette liberté quand ses dogmes ou son culte sont contraires à l'intérêt de l'État50."

Loin de moi la pensée de souhaiter à mon gouvernement un sursaut d'activité dans le sens de l'intolérance et de vouloir restreindre les droits que les sultans eurent la générosité d'accorder à leurs sujets chrétiens et aux Européens en général. Mais une liberté qui inspire une sorte de licence capable de troubler l'ordre et la société, qui favorise les révoltes et qui nuit à la solidité, à l'unité des peuples et à l'intégrité de l'Empire, une pareille liberté doit être canalisée et surveillée dans l'intérêt de tous.

S'il ne dépend pas d'un homme de comprendre et d'admettre la religion dominante de son pays ou de ne plus croire à la religion dans laquelle il a été élevé, il est au moins de son devoir de respecter les lois et les usages de sa patrie. Il y a évidemment une différence entre la licence et la tolérance. En France, chacun est libre de professer son culte et d'afficher telles idées politiques qu'il lui plaît ; mais les réunions religieuses et politiques sont néanmoins soumises au contrôle de l'autorité.

"Un citoyen, comme le fait observer très justement Montesquieu, ne satisfait point aux lois, en se contentant de ne pas agiter le corps de l'État ; il faut encore qu'il ne trouble pas quelque citoyen que ce soit51." S'il est, en effet, tyrannique et insensé de haïr et de tourmenter un citoyen à cause de ses opinions religieuses, philosophiques ou politiques, il n'en est pas moins nuisible à l'ensemble d'une institution de permettre soit à un individu isolé, anarchiste ou couronné, soit à un gouvernement étranger quelconque d'imposer, sous prétexte de réformes, des doctrines qui auraient pour but de rompre les liens qui depuis des siècles unissent des peuples divers. "Rien de plus injuste, disait avec raison le baron d'Holbach, de plus inhumain, de plus extravagant, de plus contraire au repos de la société que de haïr et de persécuter ses semblables pour des opinions ; mais, dira-t-on, si ces opinions sont dangereuses, ne faut-il pas les étouffer? Les opinions ne sont dangereuses que lorsqu'on veut les faire adopter par force à d'autres : le crime est toujours du côté de celui qui le premier emploie la violence52."

A considérer l'histoire, il semble cependant qu'un gouvernement fort à tort de laisser, soit par esprit de tolérance, soit par dédain, les populations soumises abuser de leurs droits politiques et religieux. Car lorsque vient, plus tard, la faiblesse ou l'impuissance, il n'a plus l'autorité nécessaire pour arrêter les revendications plus ou moins exagérées qui se sont créées à l'ombre de sa tolérance.

XII

Tous les soulèvements des nationalités de l'Empire ottoman, depuis les premières insurrections des Grecs jusqu'aux dernières révoltes des Arméniens et des Crétois, ne sont que la conséquence d'un état de choses qui n'aurait jamais existé, si les hommes d'État avaient surveillé, dès l'origine, leurs tentatives séparatistes. C'est donc à la faiblesse actuelle du gouvernement, d'une part, et aux intrigues habilement exploitées par certains agents étrangers, d'autre part, qu'il faut attribuer les derniers massacres qui sont la honte de l'humanité et la plus flagrante violation des principes de la loi musulmane.

Les esprits superficiels attribuent ces faits déplorables au fanatisme islamique. Derrière cette formule ils abritent leurs haines religieuses et leurs passions politiques, soulevant ainsi l'opinion publique européenne en faveur des chrétiens dans l'unique but de démembrer l'Empire ottoman, mais en réalité contre les musulmans. Les gens sensés eux-mêmes et les diplomates avisés, entraînés par le courant, proposent pour la Turquie les réformes dans le sens de la civilisation occidentale, sans tenir aucun compte des moeurs, des lois, des traditions et de la condition sociale des peuples qu'on veut réformer. Ils devraient cependant ne pas oublier que, dans leur pays même, la moindre transformation dans l'organisme social ou religieux ne s'est opérée qu'à la suite de longues et sanglantes révolutions. Les anciens amis de la Turquie, malgré leurs idées quelque peu réactionnaires, ont jugé avec plus de compétence que les diplomates modernes les affaires intérieures de notre pays. Le prince de Metternich, par exemple, nous conseillait "de rester turcs, de ne point chercher le prototype de l'amélioration du système administratif dans les modèles qui n'ont rien de commun avec la condition de l'Empire turc et de ne point imiter les États dont la législation fondamentale est en opposition avec les moeurs de l'Orient."

Ceux qui soutiennent les intérêts des exploiteurs sous prétexte de défendre l'honneur de leur nation ferment volontairement les yeux aux infractions des lois de justice et d'humanité. Je livre à leur méditation ces paroles du savant chef du positivisme anglais :

"L'oppression d'un peuple semi-barbare par un peuple civilisé, la spoliation des indigènes au nom du commerce et de l'industrie, l'esclavage voilé des noirs et des bruns au nom du christianisme, n'a jamais été justifié à nos yeux par la croyance banale et rétrograde que ces agressions augmentent la gloire de la Patrie, ou qu'elles sont indispensables à compléter la carrière de tel chef de parti politique53."

Quant à ceux qui se croient obligés de prendre sous leur égide protectrice ces missionnaires qui troublent chez nous les sentiments religieux, je leur rappelle les paroles du cardinal Lavigerie, rapportées au sein même du Parlement, par M. P. Deschanel, en 1888 : "Je déclare, disait ce prélat, que je considérerait comme un crime et comme une folie de surexciter, par un prosélytisme imprudent, les populations musulmanes."

Si après cet exposé, dont les principaux arguments ont été empruntés aux auteurs les plus autorisés dans leurs croyances erronées et, à bout d'arguments, s'obstinent à demander l'extermination des Turcs ou au moins leur expulsion de l'Europe, je les engagerai à méditer ce touchant passage d'Elisée Reclus :

"N'y a-t-il point de conciliation possible, dit l'éminent savant que je salue respectueusement en terminant, entre les races en lutte, et faut-il que l'unité de civilisation s'obtienne par le sacrifice de populations entières, et précisément de celle qui se distingue par les plus hautes qualités morales, la droiture, la dignité, le courage, la tolérance54 !"