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Auguste Comte et les Libertés/and Liberties

On a trop tendance à oublier actuellement que non seulement Comte a proclamé toutes les libertés et tous les "droits", tant individuels que collectifs, reconnus par nos démocraties occidentales, mais qu'encore, sur bien des points, est allé beaucoup plus loin qu'elles. Il a défendu la plus totale liberté de pensée et d'expression, les libertés syndicale et d'association, la liberté testamentaire, la liberté d'enseignement. Il a combattu l'esclavage et toutes les formes de colonialisme et de racisme. Il a non seulement proclamé les droits de grève et de lock-out, et, dans les cas extrêmes, ceux de désobéissance civile et d'insurrection. Mais il a réclamé aussi le libre exercice de la médecine, et condamné toute intervention étatique en matière d'éthique, d'éducation et de thérapeutique.

Il ne faudrait pas oublier non plus les combats menés depuis cinq quarts de siècle par les disciples de Comte -- que ce soit à la suite de directives formelles du Maître ou par fidélité à l'esprit de son enseignement - pour la défense des libertés fondamentales des individus et des peuples. Luttes des positivistes anglais (voir par exemple Richard Congreve) pour la décolonisation et pour les droits des ouvriers. Combats de l'Eglise positiviste du Brésil pour l'abolition de l'esclavage, pour la liberté des cultes, contre l'enseignement obligatoire, contre le "despotisme médical" et les vaccinations obligatoires, contre l'interdiction des mouvements communistes et anarchistes ("Il faut que les utopies anarchiques puissent librement surgir", Comte, Système de politique positive, IV, 381), pour la protection des Indiens, etc.

It is a fact too often overlooked nowadays that Comte advocated all the liberties and all "rights", individual as well as collective, that are currently recognized by our Western democracies--and that in many respects he even went much farther. He was in favor of a complete freedom of thought and speech, of trade-union freedom, freedom of association, freedom of willing, freedom of education. He attacked slavery and all forms of colonialism and racism. Not only did he proclaim the rights to strike and to lock-out and, in extreme cases, those of civil desobedience and insurrection. But he also claimed freedom of medical practice and condemned any meddling of the State in matters of ethics, education and therapeutics

Nor should be forgotten the campaigns conducted since the 1850s by Comte's disciples--either following formal directives from the Master or through fidelity to the spirit of his teachings--in the defense of the fundamental liberties of individuals and peoples. Campaigns of the English positivists (e.g. Richard Congreve) in favor of decolonization and the rights of workers. Fights of the Brazilian Positivist Church for the abolition of slavery, for religious freedoom, against compulsory education, against "medical despotism" and compulsory vaccination, against prohibition of communist and anarchist movements ("Anarchical Utopias must be free to appear", Comte, System of Positive Polity, IV, 331), for the protection of Indians, etc.

Désormais le positivisme constitue réellement le seul organe systématique d'une véritable liberté d'exposition et d'examen, que ne peuvent franchement proclamer des doctrines [les doctrines théologiques et métaphysiques] incapables de résister à une discussion approfondie, comme étrangères à toute démonstration décisive. Cette liberté, depuis longtemps assurée quant à l'expression écrite, doit s'étendre maintenant à l'expression orale, et se compléter par la renonciation du pouvoir temporel à tout monopole didactique. Le libre enseignement, que le positivisme peut seul invoquer avec une pleine sincérité, est devenu indispensable à notre situation, soit comme mesure transitoire, soit même comme annonce de l'avenir normal. [...] La principale condition d'une telle liberté consiste aujourd'hui à supprimer à la fois tout budget théologique [le budget des cultes] et tout budget métaphysique [le budget de l'instruction publique], en laissant à chacun l'entretien du culte et de l'instruction qu'il préfère.

Système de politique positive, I, 122-123

Positivism is now the only consistent advocate of free speech and free enquiry. Schools of opinion which do not rest on demonstration, and would consequently be shaken by any argumentative attacks, can never be sincere in their wish for Liberty, in the extended sense here given to it. Liberty of writing we have now had for a long time. But besides this we want liberty of speech ; and also liberty of teaching ; that is to say, the abandonment by the State of all its educational monopolies. Freedom of teaching, of which Positivists are the only genuine supporters, has become a condition of the first importance ; and this not merely as a provisional measure, but as an indication of the normal state of things. [...] The most important step towards freedom of education would be the suppression of all grants to theological or metaphysical societies, leaving each man free to support the religion and the system of instruction which he prefers.

System of Positive Polity, I, 96-97

le régime positif exigera toujours une pleine liberté d'exposition, et même de discussion, comme il convient à des dogmes entièrement démontrables. Les seules restrictions normales de cette liberté fondamentale doivent résulter de l'opinion publique, qui, d'après une sage éducation universelle, repoussera spontanément les thèses contraires à ses convictions quelconques. On en peut juger déjà par la discipline involontaire qui maintient la foi positive, sans aucune contrainte matérielle, envers les principaux résultats de la science moderne. Pourvu que la contradiction ne soit jamais interdite légalement, nul ne peut se plaindre raisonnablement de la répugnance qu'il inspire au public.

Catéchisme positiviste, 11e entretien

the Positivist regime will always require full liberty of exposition and even of discussion. This is but reasonable where the doctrines are throughout demonstrable. The only admissible restriction of this liberty is public opinion. As a consequence of a sound education, which is common to all, men will, of themselves, reject doctrines which are contrary to any of their convictions. We may see to what an extent this will be the case by the discipline already unconsciously exercised by the Positive faith. It has no power to constrain men, and yet exerts a control in the case of the leading doctrines of modern science. If there is no legal hindrance to any opposition, then no one can complain reasonably if the public rejects his teaching.

The Catechism of Positive Religion, Conversation XI

Une pleine liberté d'exposition, et même de discussion, est d'abord indispensable comme garantie permanente contre la dégénération, toujours imminente, d'une dictature empirique en une tyrannie rétrograde. [...] quoique l'esprit révolutionnaire soit radicalement discrédité, l'inévitable prolongation de l'état négatif tant que dure l'interrègne religieux doit faire prévaloir la liberté spirituelle, afin de surmonter un scepticisme dissolvant. Fondement nécessaire de l'état normal, pour y consolider la division des deux pouvoirs [spirituel et temporel], elle sera maintenant invoquée surtout au nom de l'ordre, tant public que privé, que la compression matérielle ne saurait préserver des tendances subversives d'un milieu sans foi. [...] Quelque abusive que doive devenir la libre discussion dans un milieu dépourvu de convictions quelconques, il faut toujours la respecter comme nécessaire à l'avènement de la discipline intellectuelle et morale qui réglera son cours ultérieur.

[...] En vertu d'une telle garantie [l'avènement du positivisme], la dictature temporelle peut et doit inaugurer la transition organique en établissant irrévocablement la liberté spirituelle [...]

Il faut d'abord supprimer toute entrave aux communications écrites, en réduisant la police de la presse, même affichée, à l'obligation de tout signer [...]

[...] le libre développement des affiches permettra de parler au public chaque fois qu'on le juge opportun [...] le positivisme doit prouver qu'il ne craint point les réunions quelconques, en obtenant pour les communications verbales, tant publiques que privées, autant de liberté qu'envers les écrits [...]

Après avoir ainsi constitué la pleine liberté d'exposition et de discussion, non en vertu d'un droit anarchique, mais comme garantie d'ordre et moyen de régénération, il faut la compléter par l'entière abolition du budget théorique, théologique [le budget des cultes], métaphysique [le budget de l'instruction publique], et scientifique [le budget des corps savants]. La dictature temporelle ayant irrévocablement abandonné toute prétention à la suprématie spirituelle, afin de mieux développer son office matériel, elle doit toujours livrer la réorganisation des opinions et des moeurs à la libre concurrence des doctrines capables de l'accomplir. Quand une telle épreuve aura suffisamment démontré la supériorité morale et mentale de la religion positive, on lui confiera régulièrement l'éducation universelle, sans pourtant rétablir jamais un monopole oppressif, comme je l'ai spécialement expliqué. Jusqu'alors son clergé doit uniquement subsister, suivant l'exemple de son fondateur, d'après les libres cotisations de ses adhérents privés. Il importe même que cette initiation se prolonge pendant toute la durée de la transition organique, d'abord occidentale, puis universelle, afin de mieux assurer l'indépendance du sacerdoce régénérateur, ainsi respecté des riches et chéri des pauvres. Mais en appliquant cette règle à la doctrine [le positivisme] qui doit terminer la révolution moderne, il faut l'étendre à celles [les doctrines théologiques, métaphysiques et même scientifiques] dont l'impuissance et le vice suscitèrent et dénaturèrent la crise finale [la révolution occidentale, ouverte par 1789].

[...] en acceptant librement une telle fatalité [la séparation de l'Eglise et de l'Etat], les derniers débris du sacerdoce propre au moyen âge peuvent encore conserver une noble attitude et même une utilité réelle. Sa suppression nécessaire sera toujours préservée des rancunes, athées ou déistes, qui l'inspirèrent à nos précurseurs révolutionnaires. [...] Je n'hésite point à confirmer ici l'engagement personnel que je proclamai devant mon auditoire public de fournir au subside catholique une cotisation annuelle de cent francs, quand j'aurai déterminé la dictature à supprimer le budget correspondant.

Système de politique positive, IV, 379-386

Entire liberty of exposition, nay even of discussion, is indispensable as a permanent security against the danger, a danger always imminent, of a dictatorship of a purely empirical character degenerating into a retrograde tyranny. [...] Complete however as is the discredit attaching to the revolutionary spirit, the certainty that the negative state will persist so long as the religious interregnum lasts, ought to lead to liberty of opinion as the means of overcoming a solvent scepticism. Necessary as the foundation of the normal state, with a view to constitute a solid basis for its division of the two powers, this liberty will at the present day be claimed most especially in the name of order, public and private equally ; no mere forcible compression offering any security against the subversive tendencies of an unbelieving milieu. [...] Free discussion may be open to boundless abuse in a milieu with no convictions ; none the less must it be invariably respected as necessary to the advent of the intellectual and moral discipline which will guide its ulterior course.

[...] Relying on the guarantee of Positivism, the temporal dictatorship may safely, nay is bound to, inaugurate the or- ganic transition by establishing once for all spiritual liberty [...]

In the first place we must do away with all restrictions on writings ; the police of the press, even for placards, resolving itself into the obligation to sign everything, [...]

[...] a free development of placards will allow addresses to the public whenever they may be thought requisite, [...] Positivism must prove that it fears no meetings whatever, by claiming for speech, whether in meetings or in private life, the same freedom it claims for writings [...]

Full freedom of exposition and discussion thus established, and that not on the anarchical ground that it is a right, but as a guarantee of order and a means of reconstruction ; we must complete the work by the entire suppression of the intellectual budget, of all grants, that is, to the clergy, metaphysicians, or science. As the temporal power has unreservedly ahandoned all claim to any spiritual supremacy, so as better to discharge its own civil functions, it ought always to hand over the reorganization of opinions and feelings to the free competition of the doctrines able to accomplish the task. If, when tried by this test, the Positive religion satisfactorily establishes its intellectual and moral superiority, then to it will be entrusted, as part of its regular duty, the direction of the common education, without, however, reestablishing an oppressive monopoly in its favour, a point already distinctly stated. Till then, the clergy of Positivism must, after the example of its founder, depend entirely on the voluntary contributions of its private adherents. Nay, it is most desirable that this introductory arrangement continue during the whole duration of the organic transition, first in the West, then throughout the world, as a fuller guarantee for the independence and the dignity of the priesthood, under these conditions respected by the wealthy, beloved by the poor. But whilst applying this rule to the religion which is to terminate the modern revolution, it must hold good also for the religions which by their weakness and errors occasioned and perverted the final crisis.

[...] Let them, however, accept with dignity the inevitable, and the last remnants of the mediaeval priesthood may still maintain a noble attitude, may still be of real use. In the necessary suppression of that grant, none of the rancorous feeling will be at work, which inspired our revolutionary ancestors, whether atheists or theists. [...] I here unhesitatingly renew the engagement, publicly made in my lectures, to subscribe annually a hundred francs to the Catholic fund, so soon as I shall have induced the dictatorship to suppress the Catholic budget.

System of Positive Polity, IV, 329-336