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Comte et le Déterminisme

Rien n'est plus éloigné de la pensée d'Auguste Comte que la croyance en un déterminisme scientifique total. Pour lui, la science ne permettra jamais, même dans le domaine de la nature, des prédictions parfaites. Le "principal caractère" de la réalité est "trop peu déterminé par la science", écrit-il (Système, I, 316) -- et en particulier la connaissance scientifique de l'homme, individuel et social, "restera toujours inférieure à nos besoins réels" (ibid., 323). D'où l'idée, à première vue surprenante, qu'il exposera dans la préface de la Synthèse subjective, de compléter la science par la fiction néo-fétichiste : "pour compléter les lois, il faut des volontés".

Même envers les moindres phénomènes, la détermination scientifique ne saurait devenir complète.

Système de politique positive, I, 315

Tout ordre réel est spontanément modifiable d'après son propre exercice.

Système de politique positive, II, 431

l'immuabilité des lois naturelles ne saurait convenir aux phénomènes composés, et reste toujours bornée à leurs éléments irréductibles.

Synthèse subjective, 8

il faut peu s'étonner que, depuis la naissance des théories réelles, elle [l'accusation de fatalisme] ait toujours accompagné chaque extension nouvelle du domaine positif. Lorsque des phénomènes quelconques passent du régime des volontés [l'état théologique], même modifiées par les entités [l'état métaphysique], au régime des lois [l'état positif], le contraste de leur régularité finale avec leur instabilité primitive doit, en effet, présenter d'abord un caractère de fatalité, qui ne peut disparaître ensuite que par une appréciation très approfondie du véritable esprit scientifique. Cette méprise est d'autant plus inévitable que notre type initial des lois naturelles se rapporte à des phénomènes immodifiables pour nous, ceux des mouvements célestes, qui nous rappelleront toujours une nécessité absolue, qu'on ne peut s'empêcher d'étendre aux événements plus complexes, à mesure qu'on y introduit la méthode positive. Il faut même reconnaître que le dogme positiviste suppose partout une stricte invariabilité dans l'ordre fondamental, dont les variations, spontanées ou artificielles, ne sont jamais que secondaires et passagères. Les concevoir dépourvues de toute limite équivaudrait, en effet, à l'entière négation des lois naturelles. Mais, en expliquant ainsi l'inévitable imputation de fatalisme qui s'adresse toujours aux nouvelles théories positives, on voit également que l'aveugle persistance d'un tel reproche indique aujourd'hui une très superficielle appréciation du vrai positivisme. Car si, pour tous les phénomènes, l'ordre naturel est immodifiable dans ses dispositions principales, pour tous aussi, sauf ceux du ciel, ses dispositions secondaires sont d'autant plus modifiables qu'il s'agit d'effets plus compliqués. L'esprit positif, qui dut être fataliste tant qu'il se borna aux études mathématico-astronomiques, perdit nécessairement ce premier caractère en s'étendant aux recherches biologiques, où les variations deviennent si considérables. En s'élevant enfin jusqu'au domaine sociologique, il doit aujourd'hui cesser d'encourir le reproche que mérita son enfance, puisque son principal exercice se rapporte désormais aux phénomènes les plus modifiables, surtout par notre intervention.

Système de politique positive, I, 54-55

(Voir aussi la critique des économistes libéraux , Système, I, 156, également fondée sur le rejet du déterminisme scientifique absolu.)